Est-il possible de corriger les dérives de notre urbanisation ? Le ministre des Terres et du Logement le croit puisqu’il souhaite un rapport d’experts pour revoir le plan d’aménagement du territoire. _ _

_ Les ‘ town planners’ manquent de moyens. DUALITÉ . Ainsi est le paysage mauricien. Côté pile, ce sont les beaux aménagements côtiers ou urbains, vitrines d’une destination ouverte sur le monde et avide de développement ; côté face, c’est « une densification anarchique » pour Jalill Foondun, directeur de JF Urbanistes, un bric-à-brac hésitant entre le gris des parpaings et les couleurs hasardeuses. Et sur la tranche, qui grossit à vue d’oeil, des morcellements résidentiels ou des shopping malls grignotent les terres agricoles. _ _ Or, « rentabiliser des terres fertiles en s’appuyant sur le foncier peut être dommageable, connaissant la précarité de notre autosuffi sance alimentaire et énergétique » , précise l’urbaniste Rishi Dass Soniassy, directeur de MPS Consulting Ltd . Effectivement, notre aménagement du territoire révèle une incapacité à contenir la pression sur le foncier et à tenir des directives sur le long terme. L’aveu est clair : la politique d’aménagement du territoire est truffée d’incohérences. _ _ Le ministre des Terres et du Logement, Abu Kasenally, veut harmoniser la gestion foncière. Dans bien des cas, c’est l’anarchie qui règne. Pourtant, des documents- cadres comme la National Development Stategy ( NDS, 2004), les Outline Planning Schemes ( 2006) en plus du Town & Country Planning Act de 1954 défi nissent la politique d’aménagement du territoire. _ _ Ces directives sont peu, mal ou pas du tout appliquées, d’autant qu’elles « n’ont pas une approche suffisamment fine pour être opératoires sur le terrain » , avance Jean- Michel Jauze, géographe à l’Université de La Réunion dans son article « Grand Baie : côté jardin, côté cour » ( 2007). Les officiers en charge du Planning au ministère des Terres et du Logement ont été directs dans l’exercice d’introspection amenant à la révision du National Physical Development Plan ( NPDP) de 1994.
_ _ En introduisant le NDS de 2004, ces officiers déploraient des incohérences, les changements de priorité du gouvernement et ses agences ainsi qu’un attachement variable aux directives du NPDP. « Les priorités de l’administration du jour doivent être prises en compte, d’où les ajustements nécessaires des plans prévus sur 20 ans » , déclare Jalill Foondun. N’empêche, on favorise « une urbanisation au petit bonheur » , constate Adish Maudho, géographe et directeur de GeoVision , qui prend pour exemple Ebène. « L’idée initiale est bonne : densifier les interstices entre les grandes villes permet d’endiguer le développement urbain et de créer des pôles d’impulsion économique mais l’ensemble a été mal pensé » , explique- t- il. _ _ En effet, les aires de stationnement ou les services de proximité manquent. En fait, les politiques lourdes de décentralisation et de déconcentration font défaut. Port- Louis attire tous les jours un actif sur quatre ( 27 %) et une bonne part des fonctionnaires. L’ensemble de la conurbation Port- Louis – Curepipe concentre 54 % de la population active. Le projet Highlands remisé au placard, on voit mal comment déconcentrer la capitale, d’autant qu’Ebène, mais aussi JinFei et Neotown à terme, « minimisent la portée d’une déconcentration et obligent à revoir les plans sur les moyen et long termes » , souligne Jalill Foondun. « L’absence de cadastre et de plans cadastraux dans l’île, préjudiciable au suivi des mutations de propriété et de l’évolution du bâti, explique le flou du parcellaire urbain » , écrit Jean- Michel Jauze ( 2007). _ _ _ A cela, il faut ajouter une dose de laxisme des autorités et l’intérêt supérieur d’un développement à toutes les sauces. Sinon, comment expliquer l’étalement sauvage de Flic-en-Flac ou la promiscuité de Camp Carole qui ont hypothéqué les fonctions naturelles de milieux marécageux ? Cependant, « il n’est jamais trop tard pour bien faire même si huit ans se sont écoulés depuis la NDS, ce qui est long en matière d’urbanisme » , souligne d’un optimisme mesuré Rishi Dass Soniassy. _ _ Le rapport d’experts qui devrait bientôt être commandé pourrait corriger les inconsistances de notre paysage urbain actuel « si les guidelines qui en sortiront pouvaient être appliquées à l’échelle nationale et surtout à l’échelle locale » , précise- t- il. Et c’est là que cela risque de coincer. _ _ Les villes ont une compétence en matière d’aménagement local. Mais, « malgré les compétences, les fonctionnaires concernés s’occupent en particulier de la délivrance des permis de construire » , regrette le directeur de MPS Consultancy Ltd . Or, une solide politique de la ville devrait s’atteler à harmoniser les flux de transports et de personnes, à rendre cohérente la distribution des fonctions commerciales, industrielles et résidentielles, à privilégier la proximité des services en vue d’endiguer la congestion routière. _ _ « Les town planners manquent de moyens et de force de loi pour imposer une politique d’aménagement » , résume Adish Maudho. Plus directe, la géographe Hélène Pébarthe, dans sa thèse de doctorat sur le tourisme mauricien citée par Jean-Michel Jauze ( 2007), soutient que « dans les faits, les autorités locales négligent les possibilités de refuser un permis pour des raisons environnementales ou architecturales, en partie du fait d’une incompétence des services concernés » . Bienvenue, la volonté d’Abu Kasenally d’apporter des mesures correctives à l’aménagement de l’île pourrait néanmoins avoir une portée limitée tant que les collectivités locales n’ont pas les moyens nécessaires pour appliquer une stratégie nationale allant, entre autres, des transports publics à la propriété foncière en passant par la préservation de l’environnement et l’assise spatiale des pôles d’activité économique. _ _ Gille ROUET L'Express du Jeudi 23 Juin 2011